Article publié le 19 avril 2026
Le 31 mars 2026 au Grand Palais à Paris lors de l’évènement ChangeNow
Deux experts croisent leurs regards. Philippe Bihouix et Julien Serres sont interviewés par Hugo Leroux, journaliste scientifique pour Science & Vie, et Dylan Beiner-Molière, journaliste scientifique et rédacteur en chef adjoint Science & Vie Magazine. Philippe Bihouix, Ingénieur, spécialiste des ressources non renouvelables et auteur de « Ressources, un défi pour l’humanité », aux éditions Casterman. Julien Serres, Enseignant-chercheur à Aix Marseille Université, spécialiste de biorobotique, une discipline à l’interface entre les sciences de la vie et la robotique.
S&V : Quelles sont les limites du progrès technique, souvent assimilé à plus de haute technologie ?
Philippe Bihouix : Plus une technologie est high-tech, plus elle est polluante et gourmande en ressources. Pourtant, les technologies du numérique, par exemple, donnent justement l’illusion de l’immatériel : on voit son smartphone mais pas les mines, les usines, les réseaux ni les data centers derrière. Ensuite, le taux de recyclage de certaines des ressources exploitées laisse à désirer – il est inférieur à 1 % pour une trentaine de métaux rares. Car ces derniers se retrouvent dans des objets miniaturisés, peu démontables et peu réparables.
Julien Serres : Le numérique, comme les grandes ruptures technologiques avant lui, apporte pourtant des bénéfices très concrets : de nouveaux services – par exemple médicaux –, un gain de temps, une automatisation de tâches répétitives, etc. Le stockage et le traitement de l’information répondent à des besoins réels des sociétés modernes. Résultat, les populations ne demandent pas moins de connectivité, au contraire.
S&V : Comment définir une innovation plus soutenable ?
P.B. : Toute innovation a des effets positifs et négatifs. Mais aujourd’hui, il devient difficile d’ignorer les atteintes à la démocratie et les destructions environnementales irréversibles causées par certaines d’entre elles. Selon moi, il faut exercer un « techno-discernement » et les trier selon leur bénéfice. On pourrait arrêter la chirurgie robotisée – dont les preuves d’efficacité manquent -ou la numérisation de l’école – qui a dégradé les résultats. En revanche, il faudrait davantage miser sur l’approche low-tech, dans l’habitat, l’agriculture ou les transports légers, qui renforce la résilience et réduit les dépendances à des chaînes de valeur mondialisées et immaîtrisables.
J.S. : Plutôt que de freiner l’innovation, les politiques doivent orienter les investissements publics vers la décarbonation et la sobriété énergétique. Il faut optimiser les systèmes en raisonnant sur le cycle de vie complet : fabrication, usage, fin de vie. L’objectif est de réduire l’utilisation globale de matières premières et d’énergie, tout en facilitant le recyclage. Par exemple en s’inspirant du vivant qui fonctionne très bien avec des ressources limitées, c’est le courant technologique du biomimétisme. En imitant l’architecture de l’os, on peut par exemple concevoir des pièces mécaniques plus résistantes à poids égal.
S&V : Parlons maintenant de l’IA, devons-nous suivre la course mondiale ?
J.S. : S’en priver est illusoire. Elle va devenir un outil banal, y compris dans la recherche. Dans notre laboratoire, par exemple, on travaille sur des systèmes inspirés de la vision des fourmis afin de développer une navigation autonome avec mille fois moins de données que les outils actuels. Mais il est crucial que l’Europe développe des solutions à la fois souveraines et efficaces à grande échelle. Par exemple des data centers innovants sur le plan énergétique, capables d’envoyer la chaleur produite vers les réseaux urbains.
P.B. : Rester dans la course, oui, mais pour aller vers quoi ? Encourager l’émergence d’acteurs locaux peut avoir du sens, mais uniquement dans une logique open source, sobre et avec des modèles de monétisation clairs. Il faut aussi une régulation forte pour protéger les citoyens.
S&V : Concernant la robotisation, est-ce une solution aux pénuries de main-d’œuvre ?
J.S. : Elle peut soulager les métiers pénibles, notamment en agriculture ou dans l’industrie. Loin de remplacer l’humain, un fort taux d’équipement favorise la réindustrialisation, l’emploi qualifié et la souveraineté : face à la concurrence chinoise, produire localement des médicaments, des batteries ou des pièces mécaniques exige en effet des outils performants.
P.B. : Les promesses d’une robotisation généralisée et quasi gratuite relèvent surtout du discours marketing. Installer, maintenir et adapter des systèmes robotisés coûte cher et accentue la pression sur les systèmes énergétiques et d’extraction. Oui, certains usages se développeront pour des tâches pénibles, mais l’idée d’un robot domestique universel promis par la Silicon Valley reste largement irréaliste.
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